Remise de la médaille d’or de la Renaissance française à Faouzi Skali pour l’ensemble de son œuvre. Bruxelles , le Cercle Royal Gaulois .

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Mercredi / 10 / 2024.
Allocution de Faouzi Skali sur le dialogue entre les religions .

Monsieur le Président de l’Association de la Renaissance française, Monsieur Denis Fadda et cher ami , Son Excellence Monsieur Ameur Ambassadeur du Maroc à Bruxelles , Monsieur le Ministre de la Région Bruxelles -Capitale , Monsieur le Baron Francis Delpérée , Président de l’Association des Amis du Maroc , Messieurs le Président et Secrétaire Général du Cercle Royal Gaulois , Excellences , Mesdames et Messieurs , chers amis ,

Je me suis souvent interrogé sur cette passion qui m’a saisi depuis des décennies sur le dialogue inter-culturel et inter-religieux et qui est sans doute celle qui m’a conduit à être aujourd’hui ici avec vous , recevant cet honneur qui est avant tout l’expression de votre extrême bienveillance à mon égard et de votre amicale générosité . C’est en tout pour moi une très grande fierté de me voir figurer parmi la cohorte des noms prestigieux qui ont reçu ce prix et qui ont tous participé sous une forme ou une autre à rapprocher les hommes par les arts et la culture. En essayant de porter un regard vers le passé je me suis rendu compte que cette inter-culturalité a depuis longtemps été inscrite dans l’ ADN culturel et historique d’un pays , la Maroc . Elle l’est désormais explicitement dans le préambule de sa Constitution de 2011 qui évoque l’unité du Maroc « forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie et nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen ». Le préambule ajoute :
« La prééminence accordée à la religion musulmane dans ce référentiel national va de pair avec l’attachement du peuple marocain aux valeurs d’ouverture, de modération, de tolérance et de dialogue pour la compréhension mutuelle entre toutes les cultures et les civilisations du monde » .

D’où vient que ce pays a toujours privilégié l’harmonisation et la complémentarité de ses nombreuses cultures plutôt que de choisir de leur imposer une unité factice qui finit toujours par se fissurer pour donner naissance aux idéologies les plus régressives ou , suivant l’expression de Amin Maalouf , aux identités les plus meurtrières?
Dans mes années de jeunesse je ne me posais pas ces questions en ces termes mais pour moi et pour beaucoup d’autres une chose était sûre : sortir de la culture du « tout à l’égo » comme le dirait Régis Debray , de l’entre-soi ,de sa tribu , de son clan , pour aller vers une culture de l’altérité est une grande richesse . Rappelons nous ici le mot du sage malien Amadou Hampaté Ba : «  Si tu es comme moi tu es mon frère , mais si tu es différent de moi tu es doublement mon frère car tu m’apportes ce que je n’ai pas » .
C’est dans les patios des maisons familiales de Fès , près de grands parents qui ne se sont jamais habillés qu’à la mode traditionnelle que je lisais , à coté de références originelles, Hugo , Rimbaud Sartre ou Camus et essayait de décrypter et comprendre le nouveau monde qui s’invitait allègrement dans l’ancien .
Bien plus tard j’allais découvrir des pans entiers de cette histoire , à travers la revue Hespéris et bien d’autres œuvres , les études très poussées sur le terrain d’Henri Laoust , de Michaux-Bellaire , Charles de Foucauld ou Louis Massignon , férus du Maroc et de ses traditions anciennes qu’ils découvraient avec passion . . Certes les enjeux politiques de l’époque étaient nombreux et enchevêtrés, mais ici il faut faire usage , comme le dit mon ami Edgar Morin , de cette pensée complexe qui nous permet d’en déceler tout le sens et la portée. Ces recherches rares et précieuses font partie aujourd’hui du patrimoine marocain et universel.
Mes années d’études à Paris m’ont conduit à une revisitation entière de ce patrimoine perçu par le regard de l’autre que je lisais aussi en ses textes originaux . Que l’on pense au Al Hallaj de Massignon et au Ibn Arabi d’Henri Corbin. Un mot se profilait dont je n’avais probablement jamais entendu parler mais dont la réalité irriguait la façon paisible et joyeuse avec laquelle on passait d’une culture à une autre : le soufisme . Cette philosophie spirituelle constitue l’âme du Maroc et allait par la suite expliquer pour moi bien des choses dans sa capacité à gérer la diversité des cultures et des hommes avec une fluidité naturelle . Je concède ici qu’il s’agit là d’un regard qui peut paraître idyllique. Au Maroc , à Fès , comme ailleurs les motifs de conflits et d’anathèmes n’ont pas manqué mais je continue de soutenir que l’esprit général a toujours été dans cette volonté si enrichissante de faire société ensemble .
Il y eu pour ma part une parenthèse que j’ai vécue d’une façon bouleversante , viscérale : la guerre du golf de 1990/91 et ses incalculables conséquences culturelles et humaines qui continuent de produire leurs effets jusqu’à aujourd’hui.
Parmi celles-ci la vision de certains analystes des relations internationales , comme Huntington , selon lesquels les différentes cultures du monde sont désormais assignées à résidence identitaire et ne pouvaient aboutir qu’à des conflits incontournables.
C’est cette interprétation , finalement idéologique , si réductrice et si éloignée d’une réalité vécue , à laquelle je me suis assigné comme but de tenter un tant soit peu de participer à répondre en rejoignant avec d’autres l’épopée du Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde dont la première édition eut lieu en 1994 , et de son forum une âme pour la mondialisation . Une aventure à laquelle se sont liés de nombreux amis dont Katherine Marshall , le Baron Evence Coppé ici à Bruxelles et ma très chère amie qui m’honore aujourd’hui de sa présence la Comtesse Setsuko Klossovska de la Rola. Ce Festival comme celui de la Culture Soufie ( et permettez moi de saluer ici la participation régulière à celui-ci d’une grande figure intellectuelle et spirituelle de notre temps , Sami Ali , qui nous a quitté récemment et qui est représenté aujourd’hui par Sylvie Cady et Béatrice Segalas que je remercie chaleureusement) , dont je m’occupe actuellement , expriment au fond , sous une forme originale et créative , une vision qui définit un tropisme historique du Maroc . Et plus particulièrement aujourd’hui, sous les Auspices de Sa Majesté le Roi Mohammed VI qui porte le titre ancestral du Commandeur et donc protecteur des croyants . Entendu ici dans le sens de tous les croyants, juifs chrétiens et musulmans et d’autres encore qui portent d’autres formes convictionelles. En cela cette clé de voûte de la civilisation marocaine est garante d’une liberté intellectuelle et cultuelle où chacun peut apporter à tous la coloration particulière de son génie et de sa créativité.
Une telle vision est irriguée par l’importance accordée par le Maroc et ses Monarques à la culture du soufisme , cette sagesse ancestrale et cet humanisme spirituel, basés sur l’accueil de la diversité des hommes et des cultes comme un dessein divin : «  Ô humains, dit le Coran, Nous vous avons créé d’un homme et d’une femme et Nous avons fait de vous des peuples et des nations pour que vous vous entre-connaissiez … »
En résonance à ces versets coraniques le grand mystique andalous Ibn Arabî , dans l’une de ses percées spirituelles , a pu écrire dans son interprète des désirs ardents ( turjuman al ashwaq) : «  Mon cœur est devenu capable de toutes les formes » et après avoir exprimé la mutiplicité des formes des croyances humaines conclure par ces vers :
« Je professe la religion de l’amour , en quelque direction que se tournent ses montures l’amour est ma religion et ma foi » .

‎لقد صارَ قلبي قابِلا كُلَّ صورةٍ/ فمرعًى لغزلانٍ وَديْرٌ لرُهبانِ
‎وبيتٌ لِأَوثانٍ وكعبةُ طائٍف /وألواحُ توراةٍ ومصحفُ قُرآنِ
‎أَدينُ بدينِ الحُبِّ أَنّى َتَوجَّهَتْ / ركائِبُهُ فالحُبُّ ديني وَإِيماني

Il n’est nullement question ici de nier la forme de chacune de nos cultures et de nos religions mais de comprendre que le chemin qui nous élève restera toujours celui qui nous rapproche de ce qui fonde notre humanité dans sa dimension la plus universelle. Ce qu’exprimait très justement Theilhard de Chardin en disant que «  Tout ce qui monte converge »!
Le soufisme irrigue depuis des siècles cette terre du Maroc et encore récemment à travers des figures comme celle de Sidi Ahmed at-Tijani , Mohammed al Harraq ou Sidi Hamza et Sidi Jamal al Qadiri Boutchich dont je m’honore d’être le disciple depuis de nombreuses années .

Mais comme on le sait que trop les religions peuvent aussi se prêter aux pires dévoiement et distorsions .

Devant le drame qui se déroule sous nos yeux au Moyen Orient quelle autre solution serait envisageable que celle de tenter , dans l’obscurité actuelle, de parer certes aux crises et urgences humaines et humanitaires qui nous assaillent mais aussi de tenter d’allumer quelques bougies ? De continuer à œuvrer et à croire malgré tout en l’émergence d’une paix non seulement matériellement mais aussi spirituellement possible , loin des instrumentalisation et des surenchères extrémistes de tous bords ?

Jérusalem reste pour les juifs , les chrétiens et les musulmans la ville sacrée par excellence, et c’est d’ailleurs une partie du problème ! De quelle manière pouvons nous esquisser ou suggérer des solutions face à un conflit dont les répercussions sont mondiales et qui semble voué à l’absurde d’une guerre fratricide et sans horizon viable ?

Souvenons nous du Message signé conjointement par Sa Majesté le Roi Mohammed VI , Président du Comité al Qods et Sa Sainteté le Pape François 1er, lors de la visite de Sa Sainteté au Maroc en mars 2019 , et intitulé « L’appel d’al Qods » , de Jérusalem . Ce message plaide , y lit-on , pour la préservation de la Ville Sainte comme symbole de coexistence pacifique entre les religions , dans un esprit de dialogue et de respect mutuel.
L’actualité tragique que nous vivons aujourd’hui nous montre à quel point nous en sommes loin . Pourtant ces graines de la paix sont bel et bien semées et l’avenir appartiendra à ceux qui sont dotés d’une vision pour cette région du monde et plus largement encore ; à ceux qui savent que dans nos cultures et religions se trouvent les potentialités de sagesse et des valeurs universelles qui permettront à notre humanité de reconstruire sa verticalité et d’entreprendre sa quête de sens auxquelles aucune civilisation de la pure technologie, aucune intelligence artificielle ou transhumanisme , ne pourront jamais se substituer.
Excellences , Mesdames et Messieurs , chers amis , j’ai la grâce et l’honneur de continuer aujourd’hui cette réflexion dans un écrin qui résume à lui seul tout ce que j’évoquais à l’instant . Celui de la nouvelle Chaire de géopolitique des cultures et des religions dont Sa Majesté vient de donner les consignes pour qu’elle soit créée au sein de l’Academie du Royaume. J’ai la chance et l’honneur insignes d’en avoir reçu la responsabilité . Ma plus grande reconnaissance ne peut se hisser à la hauteur d’un tel honneur et d’une telle confiance.
Même face au vertige d’un tel chantier cette Chaire aspirera à œuvrer à son échelle , celle de la recherche , à cette vision d’un humanisme spirituel si nécessaire aujourd’hui : initier des réponses au choc des civilisations qui n’est jamais que celui des ignorances , par cette convergence et inter-connaissance , que j’évoquais tout à l’heure , participera à réinstaurer l’espoir de construire , certes avec une grande persévérance et une connaissance assidue et approfondie des enjeux de guerre et de paix de notre temps , un monde qui pourrait être à la hauteur de ce qui fonde notre humanité .
Il est là l’enjeu de civilisation humaine et spirituel qui nous attend en dépit de nos passions , tristes passions de nos fragilités humaines qui nous donnent l’impression, je l’espère trompeuse , de toujours nous en éloigner.
Je vous remercie.

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